L’eau et la loi dite d’urgence agricole
Pour Arnaud Delestre, 1er Vice-Président de Chambres d’agriculture France et président de la Chambre d’agriculture de l’Yonne, ce nouveau texte répond aux demandes des agriculteurs qui défendent un usage de l’eau pour répondre à « la notion de souveraineté alimentaire » , une notion souvent laissée sans moyens définis. Il est crucial à sons sens de « travailler à ce partage de l’eau » car aux vues des circonstances climatiques, « demain on utilisera pas moins d’eau […] mais sans doute différemment ». De son côté, Nicolas Garnier, délégué général d’Amorce (Association nationale des collectivités et des entreprises pour la gestion des déchets, les réseaux de chaleurs et la gestion locale de l’énergie) affirme que cette loi a « évité le pire en terme de politique de l’eau » en privilégiant une réflexion collégiale sur le stockage de l’eau qui ne hiérarchise pas ses usages. Rien est résolu pour autant, puisqu’il défend une réflexion autour d’une politique de l’eau qui ne dépende pas d’une loi agricole. Simon Porcher, professeur de sciences de gestion à l’Université Paris-Dauphine, rappelle en effet que l’eau est un bien commun, et même « un patrimoine commun dans la loi française », l’amélioration de la qualité de l’eau n’étant donc pas un fantasme ni un mythe, mais un besoin pour nos générations futures. Il soutient ainsi la décision plus dure du Sénat qui n’incite pas à hiérarchiser les usages en ne laissant pas davantage de place aux acteurs économiques, et donc aux agriculteurs, dans la gouvernance de l’eau au niveau locale.
Le stockage de l’eau
Le texte prévoit par ailleurs le doublement du stockage d’eau d’ici 2025. Arnaud Delestre rappelle qu’à ce jour, tous les bassins ne sont pas égaux sur le territoire français. La répartition au fil de l’année est inégale, et alterne entre sécheresse et période de pluie du fait du changement climatique. Le stockage est donc nécessaire pour ne pas être en crise chaque année, et défendre ce qu’il appelle également un bien commun. Ce doublement relève donc du « bon sens ». Si Nicolas Garnier confirme que la répartition de l’eau est un sujet, il ne soutient pas le doublement de son stockage, qui apparaît comme le « seul objectif de cette loi », mais défend plutôt la sobriété. Simon Porcher ne se prononce pas sur le niveau, mais sur la question du stockage. Il reconnait en effet l’utilité de stocker dans ce contexte environnemental. Toutefois, selon lui, la question du « stockage naturel » n’est que peu abordée, occultée par des stockages de substitution comme les bassines. Or, il faut avant tout « prendre soin des sols » pour garantir un stockage naturel de l’eau dans les nappes phréatiques. Il regrette ainsi que ne soient pas mentionnés d’autres types d’agricultures, peut-être moins couteuse en eau des sols.
La gouvernance de l’eau
Autre point saillant de ce débat, la gouvernance de l’eau. En effet, le texte prévoyait initialement de revoir le poids du monde agricole dans les comités de bassin, instances locales de décision. Simon Porcher rappelle qu’au niveau mondial, la gouvernance locale de l’eau actuelle par bassin est perçue comme un exemple, puisqu’elle repose d’une part sur des parlements de l’eau qui « représentent les différents usagers, les différents élus locaux et l’État au niveau de chaque bassin »mais aussi d’autre part sur des financements dédiés à la politique de l’eau. Néanmoins, des questions se posent selon lui en terme de « représentativité des acteurs non économiques »et de sous représentativité des citoyens, notamment sur les questions d’eau potable. Il souligne également qu’il est difficile de donner une voix aux milieux naturels dans ces usages de l’eau, alors que la protection des écosystèmes est cruciale. Arnaud Delestre se réjouit de ces endroits d’échange, malgré la conflictualité que révèlent ces comités de bassin. Selon lui, certains agriculteurs ne sont pas suffisamment entendus. Il revendique des commissions ad hoc pour trouver des solutions adaptées sur la question agricole, qu’il place au premier plan au regard des crises géopolitiques actuelles.